• Conclusion

     

    Depuis ce jour, mon petit maître Jacques sembla m'aimer plus encore. Moi, de mon côté, je fis mon possible pour me rendre utile et agréable, non seulement à lui, mais à toutes les personnes de la maison. Je n'eus pas à me repentir des efforts que j'avais faits pour me corriger, car tout le monde s'attacha à moi de plus en plus. Je continuai à veiller sur les enfants, à les préserver de plusieurs accidents, à les protéger contre les hommes et les animaux méchants.
    Auguste venait souvent à la maison ; jamais il n'oubliait de me faire sa visite, comme il l'avait promis, et chaque fois il m'apportait une petite friandise : tantôt une pomme, une poire, tantôt du pain et du sel que j'aimais particulièrement, ou bien une poignée de laitues ou quelques carottes ; jamais enfin il n'oubliait de me donner ce qu'il savait être de mon goût. Ce qui prouve combien je m'étais trompé sur la bonté de son coeur, que je jugeais méchant parce que le pauvre garçon avait été quelquefois sot et vaniteux.

     

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    Ce qui me donna la pensée d'écrire mes Mémoires, ce fut une suite de conversations entre Henri et ses cousins. Henri soutenait toujours que je ne comprenais pas ce que je faisais, ni pourquoi je le faisais. Ses cousines, et Jacques surtout, prenaient le parti de mon intelligence et de ma volonté de bien faire. Je profitai d'un hiver fort rude, qui ne me permettait guère de rester dehors, pour composer et écrire quelques événements importants de ma vie. Ils vous amuseront peut-être, mes jeunes amis, et, en tout cas, ils vous feront comprendre que, si vous voulez être bien servis, il faut bien traiter vos serviteurs ; que ceux que vous croyez les plus bêtes ne le sont pas autant qu'ils le paraissent ; qu'un âne a, tout comme les autres, un coeur pour aimer ses maîtres, être heureux ou malheureux, être un ami ou un ennemi, tout pauvre âne qu'il est.

    Je vis heureux, je suis aimé de tout le monde, soigné comme un ami par mon petit maître Jacques ; je commence à devenir vieux, mais les ânes vivent longtemps, et, tant que je pourrai marcher et me soutenir, je mettrai mes forces et mon intelligence au service de mes maîtres.

     

    FIN

     

    J’ai illustré ce roman de photos personnelles prises pour la plupart à la Cabanerie et lors de manifestations ânières, une partie de ces photos appartiennent à mon amie, Dany.

    Un grand merci à elle pour m’avoir fait découvrir ce roman de la Comtesse de Ségur et m’avoir donné envie de le partager avec vous.

    Je remercie également ceux et celles d’entre vous qui ont lu mes articles et laissé de petits commentaires.

    Kri, j’ai enfin fini d’encombrer ta communauté, pour l’instant ...  

     

    Pour finir, voici encore quelques photos de Dany qui sera heureuse de les voir publiées ici.

     

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    journée d 3

     

    maison retraite

     

    Pour tout ce qu'ils nous apportent, les ânes méritent que nous les aimions.

     

     

     

     

     


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  • XXVI - Le bateau

     

    Jacques :—Quel dommage qu'on ne puisse pas faire tous les jours un déjeuner comme celui de la semaine dernière : c'était si amusant !
    Louis :—Et comme nous avons bien déjeuné !
    Camille :—Ce qui m'a semblé le meilleur, c'était la salade de pommes de terre et la vinaigrette de veau.
    Madeleine :—Je sais bien pourquoi : c'est parce que maman te défend habituellement de manger des choses vinaigrées.
    Camille, riant :—C'est possible ; les choses qu'on mange rarement semblent toujours meilleures, surtout quand on les aime naturellement.
    Pierre :—Que ferons-nous aujourd'hui pour nous amuser ?
    Elisabeth :—C'est vrai, c'est notre jeudi ; nous avons congé jusqu'au dîner.
    Henri :—Si nous pêchions une friture dans le grand étang ?
    Camille :—Bonne idée ! Nous aurons un plat de poisson pour demain, jour maigre.
    Madeleine :—Comment pêcherons-nous ? Avons-nous des lignes ?
    Pierre :—Nous avons assez d'hameçons ; ce qui nous manque ce sont des bâtons pour attacher nos lignes.
    Henri :—Si nous demandions aux domestiques d'aller nous en acheter au village ?
    Pierre :—On n'en vend pas là ; il faudrait aller à la ville.
    Camille :—Voilà Auguste qui arrive ; il a peut-être des lignes chez lui ; on les enverrait chercher avec le poney.
    Jacques :—Moi, j'irai avec Cadichon.
    Henri :—Tu ne peux aller si loin tout seul.
    Jacques :—Ce n'est pas loin, c'est à une demi-lieue.
    Auguste, arrivant :—Qu'est-ce que vous voulez aller chercher avec Cadichon, mes amis ?

    Pierre :—Des lignes pour pêcher. En as-tu Auguste ?
    Auguste :—Non ; mais il n'y a pas besoin d'aller en chercher si loin ; avec des couteaux, nous en ferons nous-mêmes autant que nous en voudrons.
    Henri :—Tiens ! c'est vrai. Comment n'y avons-nous pas songé ?
    Auguste :—Allons vite en couper dans le bois. Avez-vous des couteaux ? J'ai le mien dans ma poche.
    Pierre :—J'en ai un excellent que Camille m'a apporté de Londres.
    Henri :—Et moi aussi, j'ai celui que m'a donné Madeleine.
    Jacques :—Et moi, j'ai aussi un couteau.
    Louis :—Et moi aussi.
    Auguste :—Venez avec nous alors ; pendant que nous couperons les gros brins de bois, vous enlèverez l'écorce et les petites branches.
    —Et nous, que ferons-nous en attendant ? dirent Camille, Madeleine, Elisabeth.
    —Faites préparer ce qui est nécessaire pour la pêche, répondit Pierre : le pain, les vers, les hameçons.
    Et tous se dispersèrent, allant chacun à son affaire.

    

    Etang des Ecassaz

     

    Je me dirigeai donc doucement vers l'étang, et j'attendis plus d'une demi-heure l'arrivée des enfants. Je les vis enfin accourir tenant chacun sa gaule, et apportant les hameçons et autres objets dont ils pouvaient avoir besoin.
    Henri :—Je crois qu'il faudra battre l'eau pour faire venir les poissons au-dessus.
    Pierre :—Au contraire, il ne faut pas faire le moindre bruit : les poissons iront tout au fond dans la vase si nous les effrayons.
    Camille :—Je crois qu'il serait bon de les attirer en leur jetant des miettes de pain.

    Madeleine :—Oui, mais pas beaucoup, si nous leur en donnons trop, ils n'auront plus faim.
    Elisabeth :—Attendez, laissez-moi faire ; occupez-vous de préparer les hameçons pendant que je jetterai du pain.
    Elisabeth prit le pain ; à la première miette qu'elle jeta, une demi-douzaine de poissons s'élancèrent dessus. Elisabeth en jeta encore. Louis, Jacques, Henriette et Jeanne voulurent l'aider ; ils en jetèrent tant, que les poissons rassasiés, ne voulurent plus y toucher.
    —Je crains que nous n'en ayons trop jeté, dit Elisabeth tout bas à Louis et à Jacques.
    Jacques :—Qu'est-ce que cela fait ? ils mangeront le reste ce soir ou demain.
    Elisabeth :—Mais c'est qu'ils ne voudront plus mordre à l'hameçon ; ils n'ont plus faim.
    Jacques :—Aïe ! aïe ! les cousins et les cousines ne seront pas contents.
    Elisabeth :—Ne disons rien ; ils sont occupés à leurs hameçons ; peut-être les poissons mordront-ils tout de même.
    —Voilà les hameçons prêts, dit Pierre apportant les lignes ; prenons chacun notre ligne, et lançons-la dans l'eau.
    Chacun prit sa ligne et la lança comme disait Pierre. Ils attendirent quelques minutes, en prenant garde de faire du bruit ; le poisson ne mordait pas.
    Auguste :—La place n'est pas bonne, allons plus loin.
    Henri :—Je crois qu'il n'y a pas de poisson ici, car voilà plusieurs miettes de pain qui n'ont pas été mangées.
    Camille :—Allez au bout de l'étang, près du bateau.
    Pierre :—C'est bien profond par là.
    Elisabeth :—Crains-tu que les poissons ne se noient ?
    Pierre :—Pas les poissons, mais l'un de nous s'il venait à y tomber.

    Henri :—Comment veux-tu que nous tombions ? Nous ne nous approchons pas assez du bord pour glisser ou rouler dans l'eau.
    Pierre :—C'est vrai, mais je ne veux pas tout de même que les petits y aillent.
    Jacques :—Oh ! je t'en prie, Pierre, laisse-moi aller avec toi ; nous resterons très loin de l'eau.
    Pierre :—Non, non, restez où vous êtes ; nous reviendrons bientôt vous joindre, car je ne pense pas que nous trouvions là-bas plus de poisson que par ici. D'ailleurs, ajouta-t-il, en baissant la voix, c'est votre faute si nous n'avons rien pu attraper ; je vous ai bien vus, vous avez jeté dix fois trop de pain ; je ne veux pas le dire à Henri, à Auguste, à Camille et à Madeleine, mais il est juste que vous soyez punis de votre étourderie.
    Jacques n'insista plus, et raconta aux autres coupables ce que venait de lui dire Pierre. Ils se résignèrent à rester à la place où ils étaient, attendant toujours que les poissons voulussent bien se laisser prendre, et n'en prenant aucun.
    J'avais suivi Pierre, Henri et Auguste au bout de l'étang. Ils jetèrent leurs lignes ; pas plus de succès là-bas ; ils eurent beau changer de place, traîner les hameçons : les poissons ne paraissaient pas.
    —Mes amis, dit Auguste, j'ai une excellente idée ; au lieu de nous ennuyer à attendre qu'il plaise aux poissons de venir se faire prendre, faisons une pêche en grand : prenons-en quinze ou vingt à la fois.
    Pierre :—Comment ferons-nous pour en prendre quinze ou vingt, puisque nous ne pouvons en prendre un seul ?
    Auguste :—Avec un filet qu'on appelle épervier.
    Henri :—Mais c'est très difficile ; papa dit qu'il faut savoir le lancer.

    Auguste :—Difficile ! quelle folie ! Moi, j'ai lancé dix fois, vingt fois l'épervier. C'est très facile.
    Pierre :—Et as-tu pris beaucoup de poissons ?
    Auguste :—Je n'en ai pas pris, parce que je ne le lançais pas dans l'eau.
    Henri :—Comment ? où et sur quoi le lançais-tu ?
    Auguste :—Sur l'herbe ou sur la terre, seulement pour m'apprendre à bien jeter.
    Pierre :—Mais ce n'est pas du tout la même chose ; je suis sûr que tu le lancerais très mal sur l'eau.
    Auguste :—Mal ! tu crois cela ? Tu vas voir si je le lance mal ! Je cours chercher l'épervier qui sèche au soleil dans la cour.
    Pierre :—Non, Auguste, je t'en prie. S'il arrivait quelque chose, papa nous gronderait.
    Auguste :—Et que veux-tu qu'il arrive ? Puisque je te dis que chez nous on pêche toujours à l'épervier. Je pars ; attendez-moi, je ne serai pas longtemps.
    Et Auguste partit en courant, laissant Pierre et Henri mécontents et inquiets. Il ne tarda pas à revenir, traînant après lui le filet.
    —Voilà, dit-il, en l'étalant par terre. A présent, gare les poissons !
    Il lança l'épervier assez adroitement ; il tira avec précaution et lenteur.
    —Tire donc plus vite ! nous n'en finirons pas, dit Henri.
    —Non, non, dit Auguste, il faut le ramener tout doucement pour ne pas faire rompre le filet et pour ne laisser échapper aucun poisson.
    Il continua à tirer, et, quand tout fut amené, le filet était vide : pas un poisson ne s'était laissé prendre.
    —Oh ! dit-il, une première fois ne compte pas.

    Il ne faut pas se décourager. Recommençons.
    Il recommença, mais il ne réussit pas mieux la seconde fois que la première.
    —Je sais ce que c'est, dit-il. Je suis trop près du bord ; il n'y a pas assez d'eau. Je vais entrer dans le bateau ; comme il est très long, je serai assez éloigné du bord pour pouvoir bien développer mon épervier.
    —Non, Auguste, dit Pierre, ne va pas dans le bateau ; avec ton épervier, tu peux t'embarrasser dans les rames et les cordages, et tu ferais la culbute dans l'eau.
    —Mais tu es comme un bébé de deux ans, Pierre, répliqua Auguste ; moi, j'ai plus de courage que toi. Tu vas voir.

     

    Lac d'Arboréaz

     

    Et il s'élança dans le bateau, qui alla de droite et de gauche. Auguste eut peur quoiqu'il fît semblant de rire, et je vis qu'il allait faire quelque maladresse. Il déploya et étendit mal son filet, gêné comme il l'était par le mouvement du bateau ; ses mains n'étaient pas très rassurées, il chancelait sur ses pieds. L'amour-propre l'emporta toutefois, et il lança l'épervier. Mais le mouvement fut arrêté par la crainte de tomber à l'eau ; l'épervier s'accrocha à son épaule gauche, et lui donna une secousse qui le fit tomber dans l'étang, la tête la première. Pierre et Henri poussèrent un cri de terreur qui répondit au cri d'angoisse qu'avait poussé le malheureux Auguste en se sentant tomber. Il se trouvait enveloppé dans le filet, qui gênait ses mouvements, et qui ne lui permettait pas de nager pour revenir sur l'eau et près du bord. Plus il se débattait, plus il resserrait le filet autour de son corps. Je le voyais enfoncer petit à petit. Quelques instants encore et il était perdu.

    Pierre et Henri ne pouvaient lui prêter aucun secours, ne sachant nager ni l'un ni l'autre. Avant qu'ils pussent amener du monde, Auguste devait périr infailliblement.
    Je ne fus pas longtemps à prendre mon parti ; me jetant résolument à l'eau, je nageai vers lui, et je plongeai, car il était déjà à une grande profondeur sous l'eau. Je saisis avec mes dents le filet qui l'enveloppait ; je nageai vers le bord en le tirant après moi ; je regrimpai la pente, fort escarpée, tirant toujours Auguste, au risque de lui occasionner quelques bosses en le traînant sur des pierres et des racines, et je l'amenai jusque sur l'herbe, où il resta sans mouvement.
    Pierre et Henri, pâles et tremblants, accoururent près de lui, le débarrassèrent, non sans peine, du filet qui le serrait, et, voyant accourir Camille et Madeleine, ils leur demandèrent d'aller chercher du secours.
    Les petits, qui avaient vu de loin la chute d'Auguste, arrivaient aussi en courant, et aidèrent Pierre et Henri à essuyer son visage et ses cheveux imprégnés d'eau. Les domestiques de la maison ne tardèrent pas à venir. On emporta Auguste sans connaissance, et les enfants restèrent seuls avec moi.
    —Excellent Cadichon ! s'écria Jacques, c'est pourtant toi qui as sauvé la vie à Auguste ! Avez-vous vu tous avec quel courage il s'est jeté à l'eau ?
    Louis :—Oui, certainement ! Et comme il a plongé pour rattraper Auguste !
    Elisabeth :—Et comme il l'a habilement tiré sur l'herbe !
    Jacques :—Pauvre Cadichon ! tu es mouillé !
    Henriette :—Ne le touche pas, Jacques ; il va mouiller tes habits ; vois comme l'eau lui coule de partout.
    —Ah bah ! qu'est-ce que ça fait que je sois un peu mouillé ? dit Jacques passant ses bras autour de mon cou ; je ne le serai jamais autant que Cadichon.

    Louis :—Au lieu de l'embrasser et de lui faire des compliments, tu ferais mieux de l'emmener à l'écurie, où nous le bouchonnerons bien avec de la paille et où nous lui donnerons de l'avoine pour le réchauffer et lui rendre des forces.
    Jacques :—Ceci est très vrai ; tu as raison. Viens, mon Cadichon.
    Jeanne :—Qu'est-ce que c'est que de bouchonner ? Tu dis, Louis, que tu bouchonneras Cadichon ?
    Louis :—Bouchonner, c'est frotter avec des poignées de paille jusqu'à ce que le cheval ou l'âne soit bien sec. On appelle cela bouchonner, parce que la poignée de paille qu'on tortille pour cela s'appelle un bouchon de paille.

     

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    Je suivais Jacques et Louis, qui marchèrent vers l'écurie en me faisant signe de les accompagner. Tous deux se mirent à me bouchonner avec une telle vivacité, qu'ils furent bientôt en nage. Ils ne cessèrent pourtant que lorsqu'ils m'eurent bien séché. Pendant ce temps, Henriette et Jeanne se relayaient pour peigner et brosser ma crinière et ma queue. J'étais superbe quand ils eurent fini, et je mangeai avec un appétit extraordinaire la mesure d'avoine que Jacques et Louis me présentèrent.
    —Henriette, dit tout bas la petite Jeanne à sa cousine, Cadichon a beaucoup d'avoine ; il en a trop.
    Henriette :—Ça ne fait rien, Jeanne ; il a été très bon ; c'est pour le récompenser.
    Jeanne :—C'est que je voudrais bien lui en prendre un peu.
    Henriette :—Pourquoi ?
    Jeanne :—Pour en donner à nos pauvres lapins, qui n'en ont jamais et qui l'aiment tant.
    Henriette :—Si Jacques et Louis te voient prendre l'avoine de Cadichon, ils te gronderont.
    Jeanne :—Ils ne me verront pas.

    J'attendrai qu'ils ne me regardent pas.
    Henriette :—Alors, tu seras une voleuse, car tu voleras l'avoine du pauvre Cadichon, qui ne peut pas se plaindre, puisqu'il ne peut pas parler.
    —C'est vrai, dit Jeanne tristement. Mes pauvres lapins seraient pourtant bien contents d'avoir un peu d'avoine.
    Et Jeanne s'assit près de mon auget, me regardant manger.
    —Pourquoi restes-tu là, Jeanne ? demanda Henriette. Viens avec moi pour avoir des nouvelles d'Auguste.
    —Non, répondit Jeanne, j'aime mieux attendre que Cadichon ait fini de manger, parce que, s'il laisse un peu d'avoine, je pourrai alors la prendre, sans la voler, pour la donner à mes lapins.
    Henriette insista pour la faire partir, mais Jeanne refusa et resta près de moi. Henriette s'en alla avec ses cousins et ses cousines.
    Je mangeai lentement ; je voulais voir si Jeanne, une fois seule, succomberait à la tentation de régaler ses lapins à mes dépens. Elle regardait de temps en temps dans l'auget.
    «Comme il mange ! disait-elle. Il n'en finira pas... Il ne doit plus avoir faim, et il mange toujours... L'avoine diminue ; pourvu qu'il ne mange pas tout... S'il en laissait un peu seulement, je serais si contente !»
    J'aurais bien mangé tout ce qui était devant moi, mais la pauvre petite me fit pitié ; elle ne touchait à rien, malgré l'envie qu'elle en avait. Je fis donc semblant d'en avoir assez, et je quittai mon auget, y laissant la moitié de l'avoine ; Jeanne fit un cri de joie, sauta sur ses pieds, et, prenant l'avoine par poignées, la versa dans son tablier de taffetas noir.
    —Que tu es bon, que tu es gentil, mon gentil Cadichon ! disait-elle.

    Je n'ai jamais vu un meilleur âne que toi... C'est bien gentil de ne pas être gourmand ! Tout le monde t'aime parce que tu es très bon... Les lapins seront bien contents ! Je leur dirai que c'est toi qui leur donnes de l'avoine.
    Et Jeanne, qui avait fini de tout verser dans son tablier, partit en courant. Je la vis arriver à la petite maisonnette des lapins, et je l'entendis leur raconter combien j'étais bon, que je n'étais pas du tout gourmand, qu'il fallait faire comme moi, et que, puisque j'avais laissé l'avoine à des lapins, eux devaient en laisser pour les petits oiseaux.
    —Je reviendrai tantôt, leur dit-elle, et je verrai si vous avez été bons comme Cadichon.
    Elle ferma ensuite leur porte, et courut rejoindre Henriette.
    Je la suivis pour savoir des nouvelles d'Auguste ; en approchant du château, je vis avec plaisir qu'Auguste était assis sur l'herbe avec ses amis. Quand il me vit arriver, il se leva, vint à moi, et dit en me caressant :
    —Voilà mon sauveur ; sans lui, j'étais mort ; j'ai perdu connaissance au moment où Cadichon, ayant saisi le filet, commençait à me tirer à terre ; mais je l'ai très bien vu se jeter à l'eau et plonger pour me sauver. Jamais je n'oublierai le service qu'il m'a rendu, et jamais je ne reviendrai ici sans dire bonjour à Cadichon.

     

    La Cabanerie

     

     

    —Ce que vous dites là est très bien, Auguste, dit la grand'mère. Quand on a du coeur, on a de la reconnaissance envers un animal aussi bien que pour un homme. Quant à moi je me souviendrai toujours des services que nous a rendus Cadichon, et, quoi qu'il arrive, je suis décidée à ne jamais m'en séparer.
    Camille :—Mais, grand'mère, il y a quelques mois, vous vouliez l'envoyer au moulin.

    Il aurait été très malheureux au moulin.
    La grand'mère :—Aussi, chère enfant, ne l'y ai-je pas envoyé. J'en avais eu la pensée un instant, il est vrai, après le tour qu'il avait joué à Auguste, et à cause d'une foule de petites méchancetés dont toute la maison se plaignait. Mais j'étais décidée à le garder ici en récompense de ses anciens services. A présent, non seulement il restera avec nous, mais je veillerai à ce qu'il y soit heureux.
    —Oh ! merci, grand'mère, merci ! s'écria Jacques, en sautant au cou de sa grand'mère, qu'il manqua jeter par terre. C'est moi qui aurai toujours soin de mon cher Cadichon ; je l'aimerai, et il m'aimera plus que les autres.
    La grand'mère :—Pourquoi veux-tu que Cadichon t'aime plus que les autres, mon petit Jacques ? Ce n'est pas juste.
    Jacques :—Si fait, grand'mère, c'est juste, parce que je l'aime plus que ne l'aiment mes cousins et cousines, et que lorsqu'il a été méchant, que personne ne l'aimait, moi, je l'aimais encore un peu ... et même beaucoup, ajouta-t-il en riant. N'est-il pas vrai, Cadichon ?
    Je vins aussitôt appuyer ma tête sur son épaule. Tout le monde se mit à rire, et Jacques continua :
    —N'est-ce pas, mes cousines et cousins, que vous voulez bien que Cadichon m'aime plus que vous ?
    —Oui, oui, oui, répondirent-ils tous en riant.
    Jacques :—Et n'est-ce pas que j'aime Cadichon, et que je l'ai toujours aimé plus que vous ne l'aimez ?
    —Oui, oui, oui, reprirent-ils tout d'une voix.
    Jacques :—Vous voyez bien, grand'mère, que, puisque c'est moi qui vous ai amené Cadichon, puisque c'est moi qui l'aime le plus, il est juste que ce soit moi que Cadichon aime le mieux.

    La grand'mère, souriant :—Je ne demande pas mieux, cher enfant ; mais quand tu n'y seras pas, tu ne pourras plus le soigner.
    Jacques, avec vivacité :—Mais j'y serai toujours, grand'mère.
    La grand'mère :—Non, mon cher enfant, tu n'y seras pas toujours, puisque ton papa et ta maman t'emmènent quand ils s'en vont.
    Jacques devint triste et pensif ; il restait le bras appuyé sur mon dos, et la tête appuyée sur sa main.
    Tout à coup son visage s'éclaircit.
    —Grand'mère, dit-il, voulez-vous me donner Cadichon ?
    La grand'mère :—Je te donnerai tout ce que tu voudras, mon cher petit, mais tu ne pourras pas l'emmener avec toi à Paris.
    Jacques :—Non, c'est vrai ; mais il sera à moi, et, quand papa aura un château, nous y ferons venir Cadichon.
    La grand'mère :—Je te le donne à cette condition, mon enfant ; en attendant, il vivra ici, et il vivra probablement plus longtemps que moi. N'oublie pas alors que Cadichon est à toi, et que je te laisse le soin de le faire vivre heureux.


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  • XXV - La réparation

     

    Balade en âne

     

     

    Pendant que je cherchais en vain ce que je pouvais faire pour témoigner mon repentir à Auguste, les enfants se rapprochèrent de la place où je réfléchissais tout en broutant l'herbe. Je vis qu'Auguste restait à une certaine distance de moi, et qu'il me regardait d'un air méfiant.
    Pierre :—Il fera chaud aujourd'hui, je ne crois pas qu'une longue promenade soit agréable. Nous ferons mieux de rester à l'ombre dans le parc.
    Auguste :—Pierre a raison, d'autant que depuis la maladie dont j'ai manqué mourir, je suis resté faible, et je me fatigue facilement d'une longue course.
    Henri :—C'est pourtant Cadichon qui a été la cause de ta maladie, tu dois lui en vouloir ?
    Auguste :—Je ne crois pas qu'il l'ait fait exprès, il aura eu peur de quelque chose sur le chemin ; la frayeur lui aura fait faire un saut qui m'a jeté dans cet affreux fossé. Ainsi, je ne le déteste pas ; seulement...
    Pierre :—Seulement quoi ?
    Auguste, rougissant légèrement :—Seulement j'aime mieux ne plus le monter.
    La générosité de ce pauvre garçon me toucha, et augmenta mes regrets de l'avoir si fort maltraité.
    Camille et Madeleine proposèrent de faire la cuisine ; les enfants avaient bâti un four dans leur jardin ; ils le chauffaient avec du bois sec qu'ils ramassaient eux-mêmes. La proposition fut acceptée avec joie ; les enfants coururent demander des tabliers de cuisine ; ils revinrent tout préparer dans leur jardin. Auguste et Pierre apportèrent le bois ; ils cassaient chaque brin en deux et en remplissaient leur four.
    Avant de l'allumer, ils se rassemblèrent pour savoir ce qu'ils allaient servir pour leur déjeuner.
    —Je ferai une omelette, dit Camille.
    Madeleine :—Moi, une crème au café.
    Elisabeth :—Moi, des côtelettes.
    Pierre :—Et, moi, une vinaigrette de veau froid.
    Henri :—Moi, une salade de pommes de terre.
    Jacques :—Moi, des fraises à la crème.
    Louis :—Moi, des tartines de pain et de beurre.
    Henriette :—Et moi, du sucre râpé.
    Jeanne :—Et moi, des cerises.
    Auguste :—Et moi, je couperai le pain, je mettrai le couvert, je préparerai le vin et l'eau, et je servirai tout le monde.
    Et chacun alla demander à la cuisine ce qu'il lui fallait pour le plat qu'il devait fournir. Camille rapporta des oeufs, du beurre, du sel, du poivre, une fourchette et une poêle.
    —Il me faut du feu pour fondre mon beurre et pour cuire mes oeufs, dit-elle. Auguste, Auguste, du feu, s'il vous plaît.
    Auguste :—Où faut-il l'allumer ?
    Camille :—Près du four ; dépêchez-vous, je bats mes oeufs.
    Madeleine :—Auguste, Auguste, courez à la cuisine me chercher du café pour ma crème que je fouette ; je l'ai oublié ; vite, dépêchez-vous.
    Auguste :—Il faut que j'allume du feu pour Camille.
    Madeleine :—Après ; allez vite chercher mon café : ce ne sera pas long, et je suis pressée.
    Auguste partit en courant.
    Elisabeth :—Auguste, Auguste, il me faut de la braise et un gril pour mes côtelettes ; je finis de les couper proprement.
    Auguste, qui accourait avec le café, repartit pour le gril.
    Pierre :—Il me faut de l'huile pour ma vinaigrette.
    Henri :—Et moi, du vinaigre pour ma salade ; Auguste, vite de l'huile et du vinaigre.

    Auguste, qui rapportait le gril, retourna en courant chercher le vinaigre et l'huile.
    Camille :—Eh bien ! mon feu, c'est comme ça que vous l'allumez, Auguste ? Mes oeufs sont battus, vous allez me faire manquer mon omelette.
    Auguste :—On m'a donné des commissions ; je n'ai pas encore eu le temps d'allumer le bois.
    Elisabeth :—Et ma braise ? où est-elle, Auguste ? Vous avez oublié ma braise !
    Auguste :—Non, Elisabeth, mais je n'ai pas pu : on m'a fait courir.
    Elisabeth :—Je n'aurai pas le temps de faire griller mes côtelettes ; dépêchez-vous, Auguste.
    Louis :—Il me faut un couteau pour couper mes tartines. Vite un couteau, Auguste.
    Jacques :—Je n'ai pas de sucre pour mes fraises ; râpe du sucre pour mes fraises ; râpe du sucre, Henriette ; dépêche-toi.
    Henriette :—Je râpe tant que je peux, mais je suis fatiguée ; je vais me reposer un peu. J'ai si soif !...
    Jeanne :—Mange des cerises ; moi, aussi, j'ai soif.
    Jacques :—Et moi donc ? je vais en goûter un peu ; cela rafraîchit la langue.
    Louis :—Je veux me rafraîchir un peu aussi ; c'est fatigant de faire des tartines.
    Et voilà les quatres petits qui entourent le panier de cerises.
    Jeanne :—Asseyons-nous ; ce sera plus commode pour se rafraîchir.
    Ils se rafraîchirent si bien, qu'ils mangèrent toutes les cerises ; quand il n'en resta plus, ils se regardèrent avec inquiétude.

    Jeanne :—Il ne reste plus rien.
    Henriette :—Ils vont nous gronder.
    Louis, avec inquiétude :—Mon Dieu ! comment faire ?
    Jacques :—Demandons à Cadichon de venir à notre secours.
    Louis :—Que veux-tu que fasse Cadichon ? il ne peut pas faire qu'il y ait des cerises quand nous avons tout mangé !
    Jacques :—C'est égal ; Cadichon, mon bon Cadichon, viens nous aider ; vois notre panier vide, et tâche de le remplir.

     

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    J'étais tout près des quatre petits gourmands. Jacques me mettait le panier vide sous le nez pour me faire comprendre ce qu'il attendait de moi. Je le flairai et je partis au petit trot ; j'allai à la cuisine, où j'avais vu déposer un panier de cerises, je le pris entre mes dents, je l'emportai en trottant et je le déposai au milieu des enfants encore assis en rond près des noyaux et des queues de cerises qu'ils avaient mis dans leur assiette.
    Un cri de joie accueillit son retour. Les autres se retournèrent tous à ce cri, et demandèrent ce qu'il y avait.
    —C'est Cadichon ! c'est Cadichon ! s'écria Jacques.
    —Tais-toi, lui dit Jeanne ; ils sauront que nous avons tout mangé.
    —Tant pis, s'ils le savent ! répondit Jacques. Je veux qu'ils sachent aussi combien Cadichon est bon et spirituel.
    Et, courant à eux, il leur raconta comment j'avais réparé leur gourmandise. Au lieu de gronder les quatre petits, ils louèrent Jacques de sa franchise, et donnèrent aussi de grands éloges à mon intelligence.

    Pendant ce temps, Auguste avait allumé le feu de Camille, la braise d'Elisabeth ; Camille faisait cuire son omelette, Madeleine finissait sa crème, Elisabeth grillait ses côtelettes, Pierre coupait son veau en tranches pour y faire un assaisonnement, Henri tournait et retournait sa salade de pommes de terre, Jacques faisait une bouillie de ses fraises et de sa crème, Louis achevait une pile de tartines, Henriette râpait son sucre qui débordait le sucrier, Jeanne épluchait les cerises du panier, Auguste, suant, soufflant, mettait le couvert, courait pour avoir de l'eau fraîche pour rafraîchir le vin, pour embellir l'aspect du couvert avec des bateaux de radis, de cornichons, de sardines, d'olives. Il avait oublié le sel, il n'avait pas songé aux couverts ; il s'apercevait que les verres manquaient ; il découvrait des hannetons et des moucherons tombés dans les verres, dans les assiettes. Quand tout fut prêt, quand tous les plats furent placés sur la nappe, Camille se frappa le front.
    —Ah ! dit-elle. Nous n'avons oublié qu'une chose : c'est demander à nos mamans la permission de déjeuner dehors et de manger de notre cuisine.
    —Courons vite, s'écrièrent les enfants, Auguste gardera le déjeuner.
    Et, s'élançant tous vers la maison, ils se précipitèrent dans le salon où étaient rassemblés les papas et les mamans.
    La présence de ces enfants rouges, haletants, avec des tabliers de cuisine qui leur donnaient l'air d'une bande de marmitons, surprit les parents.
    Les enfants, courant chacun à leur maman, demandèrent avec une telle volubilité la permission de déjeuner dehors, qu'elles ne comprirent pas d'abord la demande. Après quelques questions et quelques explications, la permission fut accordée, et ils retournèrent bien vite rejoindre Auguste et leur déjeuner. Auguste avait disparu.
    —Auguste ! Auguste ! crièrent-ils.
    —Me voici, me voici, répondit une voix qui semblait venir du ciel.
    Tous levèrent la tête et aperçurent Auguste, perché au haut d'un chêne, et qui se mit à descendre avec lenteur et précaution.

    —Pourquoi as-tu grimpé là-haut ? Quelle drôle d'idée tu as eue ! dirent Pierre et Henri.
    Auguste descendait toujours sans répondre.
    Quand il fut à terre, les enfants virent avec surprise qu'il était pâle et tremblant.
    Madeleine :—Pourquoi avez-vous grimpé à l'arbre, Auguste, et que vous est-il arrivé ?
    Auguste :—Sans Cadichon, vous n'auriez retrouvé ni moi, ni votre déjeuner ; c'est pour sauver ma vie que je suis monté au haut de ce chêne.
    Pierre :—Raconte-nous ce qui est arrivé ; comment Cadichon a-t-il pu te sauver la vie et préserver notre déjeuner ?
    Camille :—Mettons-nous à table ; nous écouterons en mangeant ; je meurs de faim.
    Ils se placèrent sur l'herbe, autour de la nappe ; Camille servit l'omelette, qui fut trouvée excellente ; Elisabeth servit à son tour ses côtelettes ; elles étaient très bonnes, mais un peu trop cuites. Le reste du déjeuner vint ensuite. Pendant qu'on mangeait, Auguste raconta ce qui suit :

     

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    «A peine étiez-vous partis, que je vis accourir les deux gros chiens de la ferme, attirés par l'odeur du repas ; je ramassai un bâton, et je crus les faire partir en le brandissant devant eux. Mais ils voyaient les côtelettes, l'omelette, le pain, le beurre, la crème ; au lieu d'avoir peur de mon bâton, ils voulurent se jeter sur moi ; je lançai le bâton à la tête du plus gros, qui sauta sur mon dos...
    —Comment, sur ton dos ? dit Henri ; il avait donc tourné autour de toi ?
    —Non, répondit Auguste en rougissant ; mais j'avais jeté mon bâton, je n'avais plus rien pour me défendre, et tu comprends qu'il était inutile que je me fisse dévorer par des chiens affamés.
    —Je comprends, reprit Henri d'un ton moqueur ; c'est toi qui avais tourné les talons et qui te sauvais.

    —Je m'en allais pour vous chercher, dit Auguste ; les maudites bêtes coururent après moi, lorsque Cadichon vint à mon secours en saisissant par la peau du dos le plus gros des chiens ; il le secouait pendant que je grimpais à l'arbre ; l'autre sauta après moi, m'attrapa par mon habit, et m'aurait mis en pièces, si Cadichon ne m'eût pas encore préservé de ce méchant animal ; il donna un dernier et bon coup de dent au premier chien, qu'il lança en l'air, et qui alla retomber, brisé et saignant, à quelques pas plus loin ; ensuite Cadichon saisit par la queue celui qui tenait le pan de mon habit, ce qui le fui fit lâcher immédiatement ; après l'avoir tiré au loin, il se retourna avec une agilité surprenante, et lui lança à la mâchoire une ruade qui doit lui avoir cassé quelques dents. Les deux chiens se sauvèrent en hurlant, et je me préparais à descendre de l'arbre lorsque vous êtes revenus.
    On admira beaucoup mon courage et ma présence d'esprit, et chacun vint à moi, me caressa et m'applaudit.
    —Vous voyez bien, dit Jacques d'un air triomphant et l'oeil brillant de bonheur, que mon ami Cadichon est redevenu excellent ; je ne sais pas si vous l'aimez, mais moi je l'aime plus que jamais. N'est-ce pas, mon Cadichon, que nous serons toujours bons amis ?
    Je répondis de mon mieux par un braiment joyeux ; les enfants se mirent à rire, et, se mettant à table, ils continuèrent leur repas. Madeleine servit sa crème.
    —La bonne crème ! dit Jacques.
    —J'en veux encore, dit Louis.
    —Et moi aussi, et moi aussi, dirent Henriette et Jeanne.
    Madeleine était contente du succès de sa crème ; il est juste de dire que chacun avait réussi parfaitement, que le déjeuner fut mangé en entier, et qu'il n'en resta rien.

    Le pauvre Jacques eut pourtant un moment d'humiliation. Il s'était chargé des fraises à la crème. Il avait sucré sa crème et il avait versé dedans les fraises tout épluchées. C'était très bien ; malheureusement, il avait fini avant les autres. Voyant qu'il avait du temps devant lui, il voulut perfectionner son plat, et il se mit à écraser les fraises dans la crème. Il écrasa, écrasa si longtemps et si bien, que les fraises et la crème ne firent plus qu'une bouillie, qui devait avoir très bon goût, mais qui n'avait pas très bonne mine.
    Lorsque le tour de Jacques arriva, et qu'il voulut servir ses fraises :
    —Que me donnes-tu là ? s'écria Camille. De la bouillie rouge ? Qu'est-ce que c'est ? Avec quoi l'as-tu faite ?
    —Ce n'est pas de la bouillie rouge, dit Jacques un peu confus ; ce sont des fraises à la crème. C'est très bon, je t'assure, Camille ; goûtes-en, tu verras.
    —Des fraises ? dit Madeleine, où sont les fraises ? Je ne les vois pas. C'est dégoûtant ce que tu nous donnes.
    —Mais oui, c'est dégoûtant, s'écrièrent tous les autres.
    —Je croyais que ce serait meilleur écrasé, dit le pauvre petit Jacques, les yeux pleins de larmes. Mais, si vous voulez, j'irai vite cueillir d'autres fraises et chercher de la crème à la ferme.
    —Non, mon petit Jacques, dit Elisabeth, touchée de sa douleur ; ta crème doit être très bonne. Veux-tu m'en servir ? Je la mangerai avec grand plaisir.
    Jacques embrassa Elisabeth ; sa figure reprit un air joyeux, et il en servit plein une assiette.
    Les autres enfants, attendris comme Elisabeth par la bonté et la bonne volonté de Jacques, lui en demandèrent tous, et tous, après avoir goûté, déclarèrent que c'était excellent.

    Le petit Jacques, qui avait examiné avec inquiétude leurs visages pendant qu'ils goûtaient à sa crème, redevint radieux quand il vit le succès de son invention.
    Le déjeuner fini, ils se mirent à laver la vaisselle dans un grand baquet qui avait été oublié la veille et que la gouttière avait rempli dans la nuit.
    Ce ne fut pas le moins amusant de l'affaire, et la vaisselle n'était pas encore finie quand l'heure de l'étude sonna, et que les parents rappelèrent leurs enfants pour se mettre au travail. Ils demandèrent un quart d'heure de grâce pour achever de tout essuyer et ranger. On le leur accorda. Avant que le quart d'heure fût écoulé, tout était rapporté à la cuisine, mis en place, les enfants étaient au travail, et Auguste avait fait ses adieux pour retourner chez lui.

     

    La Cabanerie

     

    Avant de s'en aller, Auguste m'appela, et, me voyant approcher, il courut à moi, me caressa et me remercia, par ses paroles et par ses gestes, du service que je lui avais rendu. Je vis ce sentiment de reconnaissance avec plaisir. Il me confirma dans la pensée qu'Auguste était bien meilleur que je ne l'avais jugé d'abord ; qu'il n'avait ni rancune ni méchanceté, et que s'il était poltron et un peu bête, ce n'était pas sa faute.
    J'eus occasion, peu de jours après, de lui rendre un nouveau service.

     


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  • XXIV - Les voleurs

     

    —Il ne fait pas encore assez nuit, Finot ; il serait plus sage de nous blottir dans ce bois.
    —Mais, Passe-Partout, dit Finot, il nous faut un peu de jour pour nous reconnaître ; moi, d'abord, je n'ai pas étudié les portes d'entrée.
    —Tu n'as jamais rien étudié, toi, reprit Passe-Partout ; c'est à tort que les camarades t'ont appelé FINOT ; si ce n'était que moi, je t'aurais plutôt nommé Pataud.
    Finot :—Ça n'empêche pas que c'est moi qui ai toujours les bonnes idées.
    Passe-Partout :—Bonnes idées ! ça dépend. Qu'est-ce que nous allons faire au château ?
    Finot :—Ce que nous allons faire ? Dévaliser le potager, couper les têtes d'artichaut, arracher les cosses de pois, de haricots, les navets, les carottes, enlever les fruits. En voilà de la besogne !
    Passe-Partout :—Et puis ?
    Finot :—Comment, et puis ? Nous ferons un tas de tout ce jardinage, nous le passerons par dessus le mur, et nous irons le vendre au marché de Moulins.
    Passe-Partout :—Et par où entreras-tu dans le jardin, imbécile ?
    Finot :—Par-dessus le mur, avec une échelle, bien sûr. Voudrais-tu que j'allasse demander poliment au jardinier la clef et ses outils ?
    Passe-Partout :—Mauvais plaisant, va ! Je te demande seulement si tu as marqué la place où nous devons grimper sur le mur ?
    Finot :—Mais non, te dis-je, je ne l'ai pas marquée : voilà pourquoi j'aimerais mieux aller en avant pour reconnaître.
    Passe-Partout :—Et si on te voit, qu'est-ce que tu diras ?
    Finot :—Je dirai ... que je viens demander un verre de cidre et une croûte de pain.

    Passe-Partout :—Ça ne vaut rien ; j'ai une idée, moi. Je connais le potager ; il y a un endroit où le mur est dégradé, en mettant les pieds dans les trous, j'arriverai au haut du mur, je trouverai une échelle et je te la passerai, car tu n'es pas fort pour grimper.
    Finot :—Non, je ne tiens pas du chat comme toi.
    Passe-Partout :—Mais si quelqu'un vient nous déranger ?
    Finot :—Tiens, tu es bon enfant, toi ! Si quelqu'un vient me déranger, je saurai bien l'arranger.
    Passe-Partout :—Qu'est-ce que tu lui feras ?
    Finot :—Si c'est un chien, je l'égorge ; ce n'est pas pour rien que j'ai mon couteau affilé.
    Passe-Partout :—Mais si c'est un homme ?
    —Un homme ? dit Finot se grattant l'oreille, c'est plus embarassant, ça... Un homme ? on ne peut pourtant pas tuer un homme comme un chien. Si c'était pour quelque chose qui vaille, on verrait, mais pour des légumes ! Et puis, ce château qui est plein de monde !
    Passe-Partout :—Mais enfin, qu'est-ce que tu feras ?
    Finot :—Ma foi, je me sauverai : c'est plus sûr.
    Passe-Partout :—T'es un lâche, toi ! sais-tu bien ? Si tu vois ou si tu entends un homme, tu n'as qu'à m'appeler, et je lui ferai son affaire.
    Finot :—Fais à ton goût, ce n'est pas le mien.
    Passe-Partout :—Pour lors donc, c'est convenu. Nous attendons la nuit, nous arrivons près du mur du potager, tu restes à un bout pour avertir s'il vient quelqu'un ; je grimpe à l'autre bout, je te passe une échelle et tu me rejoins.
    —C'est bien ça, dit Finot.
    Il se retourne avec inquiétude, écoute et dit tout bas :

    J'ai entendu remuer là derrière. Est-ce qu'il y aurait quelqu'un ?
    —Qui veux-tu qui se cache dans les bois ? répondit Passe-Partout. Tu as toujours peur. Ce ne peut être qu'un crapaud ou une couleuvre.
    Ils ne dirent rien : je ne bougeai pas non plus, et je me demandai ce que j'allais faire pour empêcher les voleurs d'entrer et pour les faire prendre. Je ne pouvais prévenir personne, je ne pouvais même pas défendre l'entrée du potager. Pourtant, après avoir bien réfléchi, je pris un parti qui pouvait empêcher les voleurs d'agir et les faire arrêter. J'attendis qu'ils fussent partis pour m'en aller à mon tour. Je ne voulais pas bouger jusqu'au moment où ils ne pourraient plus m'entendre.

     

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    La nuit était noire ; je savais qu'ils ne pouvaient marcher très vite ; je pris un chemin plus court en sautant par-dessus des haies, et j'arrivai longtemps avant eux au mur du potager. Je connaissais l'endroit dégradé dont avait parlé Passe-Partout. Je me serrai près de là, contre le mur : on ne pouvait me voir.
    J'attendis un quart d'heure ; personne ne venait ; enfin j'entendis des pas sourds et un léger chuchotement ; les pas approchèrent avec précaution ; les uns se dirigeaient vers moi, c'était Passe-Partout ; les autres s'éloignaient vers l'autre bout du mur, du côté de la porte d'entrée, c'était Finot. Je ne voyais pas, mais j'entendais tout. Quand Passe-Partout fut arrivé à l'endroit où quelques pierres tombées avaient fait des trous assez grands pour y poser les pieds, il commença à grimper en tâtonnant avec les pieds et avec les mains. Je ne bougeais pas, je respirais à peine : j'entendais et je reconnaissais chacun de ses mouvements.

    Quand il eut grimpé à la hauteur de ma tête, je m'élançai contre le mur, je le saisis par la jambe, et je le tirai fortement ; avant qu'il eût le temps de se reconnaître, il était par terre, étourdi par la chute, meurtri par les pierres ; pour l'empêcher de crier ou d'appeler son camarade, je lui donnai sur la tête un grand coup de pied, qui acheva de l'étourdir et le laissa sans connaissance ; je restai ensuite immobile, près de lui, pensant bien que le camarade viendrait voir ce qui se passait. Je ne tardai pas, en effet, à entendre Finot avancer avec précaution. Il faisait quelques pas, il s'arrêtait, il écoutait, ... rien, ... il avançait encore... Il arriva ainsi tout près de son camarade ; mais, comme il regardait en l'air sur le mur, il ne le voyait pas étendu tout de son long par terre, sans mouvements.
    «Pst ! ... pst ! ... as-tu l'échelle ? ..., puis-je monter ? ...» disait-il à voix basse. L'autre n'avait garde de répondre, il ne l'entendait pas. Je vis qu'il n'avait pas envie de grimper ; je craignis qu'il ne s'en allât ; il était temps d'agir. Je m'élançai sur lui, je le fis tomber en le tirant par le dos de sa blouse, et je lui donnai, comme à l'autre un bon coup de pied sur la tête ; j'obtins le même succès, il resta sans connaissance près de son ami. Alors, n'ayant plus rien à perdre, je me mis à braire de ma voix la plus formidable ; je courus à la maison du jardinier, aux écuries, au château, brayant avec une telle violence, que tout le monde fut éveillé ; quelques hommes, les plus braves, sortirent avec des armes et des lanternes ; je courus à eux, et je les menai, courant en avant, près des deux voleurs étendus au pied du mur.
    —Deux hommes morts ! que veut dire cela ? dit le papa de Pierre.
    Le papa de Jacques :—Ils ne sont pas morts, ils respirent.
    Le jardinier :—En voilà un qui vient de gémir.

    Le cocher :—Du sang ! une blessure à la tête !
    Le papa de Pierre :—Et l'autre aussi, même blessure ! On dirait que c'est un coup de pied de cheval ou d'âne.
    Le papa de Jacques :—Oui, voilà la marque du fer sur le front.
    Le cocher :—Qu'ordonnent ces messieurs ? Que veulent-ils qu'on fasse de ces hommes ?
    Le papa de Pierre :—Il faut les porter à la maison, atteler le cabriolet, et aller chercher le médecin. Nous autres, en attendant le médecin, nous tâcherons de leur faire reprendre connaissance.
    Le jardinier apporta un brancard ; on y posa les blessés, et on les porta dans une grande pièce qui servait d'orangerie pendant l'hiver. Ils restaient toujours sans mouvement.
    —Je ne connais pas ces visages-là, dit le jardinier après les avoir examinés attentivement à la lumière.
    —Peut-être ont-ils sur eux des papiers qui les feront reconnaître, dit le papa de Louis ; on ferait savoir à leurs familles qu'ils sont ici et blessés.
    Le jardinier fouilla dans leurs poches, en retira quelques papiers, qu'il remit au papa de Jacques, puis deux couteaux bien aiguisés, bien pointus, et un gros paquet de clefs.
    —Ah ! ah ! ceci indique l'état de ces messieurs ! s'écria-t-il ; ils venaient voler et peut-être tuer.
    —Je commence à comprendre, dit le papa de Pierre. La présence de Cadichon et ses braiments expliquent tout. Ces gens-là venaient pour voler ; Cadichon les a devinés avec son instinct accoutumé ; il a lutté contre eux, il a rué et leur a cassé la tête, après quoi il s'est mis à braire pour nous appeler.
    —C'est bien cela, ce doit être cela, dit le papa de Jacques.

     

    Fête de l'âne les ânes

     

    Il peut se vanter de nous avoir rendu un fier service, ce brave Cadichon. Viens, mon Cadichon, te voilà rentré en grâce cette fois.
    J'étais content ; je me promenais en long et en large devant la serre, pendant qu'on donnait des soins à Finot et à Passe-Partout. M. Tudoux ne tarda pas à arriver ; les voleurs n'avaient pas encore repris connaissance.
    Il examina les blessures.
    —Voilà deux coups bien appliquées, dit-il. On voit distinctement la marque d'un très petit fer à cheval, comme qui dirait un pied d'âne. Et mais, ... ajouta-t-il en m'apercevant, ne serait-ce pas une nouvelle méchanceté de cet animal qui nous examine comme s'il comprenait ?
    —Pas méchanceté, mais fidèle service et intelligence, répondit le papa de Pierre. Ces gens-là sont des voleurs ; voyez ces couteaux et ces papiers qu'ils avaient sur eux.
    Et il se mit à lire :
    «N° 1. Château Herp. Beaucoup de monde ; pas bon à voler ; potager facile ; légumes et fruits, mur peu élevé.
    «N° 2. Presbytère. Vieux curé ; pas d'armes. Servante sourde et vieille. Bon à voler pendant la messe.
    «N° 3. Château de Sourval. Maître absent ; femme seule au rez-de-chaussée, domestique au second ; belle argenterie ; bon à voler. Tuer si on crie.
    «N° 4. Château de Chanday. Chiens de garde vigoureux à empoisonner ; personne au rez-de-chaussée ; argenterie ; galerie de curiosités riches et bijoux. Tuer si on vient.»
    —Vous voyez, continua le papa, que ces hommes sont des brigands qui venaient dévaliser le potager, faute de mieux.

    Pendant que vous leur donnerez vos soins, je vais envoyer à la ville prévenir le brigadier de gendarmerie.
    M. Tudoux tira de sa poche une trousse, y prit une lancette, et saigna les deux voleurs. Ils ne tardèrent pas à ouvrir les yeux, et parurent effrayés de se voir entourés de monde et dans une chambre du château. Quand ils furent tout à fait remis, ils voulurent parler.
    —Silence, coquins, leur dit M. Tudoux avec calme et lenteur. Silence ; nous n'avons pas besoin de vos discours pour savoir qui vous êtes et ce que vous veniez faire ici.
    Finot porta la main à sa veste, les papiers n'y étaient plus ; il chercha son couteau, il ne le trouva pas. Il regarda Passe-Partout d'un air sombre, et lui dit à voix basse :
    —Je te disais bien dans le bois que j'avais entendu du bruit.
    —Tais-toi, dit Passe-Partout de même ; on pourrait t'entendre. Il faut tout nier.
    Finot :—Mais les papiers ? ils les ont.
    Passe-Partout :—Tu diras que nous avons trouvé les papiers.
    Finot :—Et les couteaux ?
    Passe-Partout :—Les couteaux aussi, parbleu ! Il faut de l'audace.
    Finot :—Qui est-ce qui t'a assené sur la tête ce coup de massue qui t'a si bien engourdi ?
    Passe-Partout :—Je n'en sais, ma foi, rien ; je n'ai pas eu le temps de voir ni d'entendre. Je me trouvai par terre, frappé en moins de rien.
    Finot :—Et moi de même. Il faudrait pourtant savoir si on nous a vus grimper au mur.
    Passe-Partout :—Nous le saurons bien.

    Ne faut-il pas que ceux qui nous ont assommés viennent dire comment et pourquoi ?
    Finot :—Tiens ! c'est vrai. Jusque-là il faut tout nier. Convenons à présent des détails pour ne pas nous contredire. D'abord, faisions-nous route ensemble ? Où avons-nous trouvé les... ?
    —Séparez ces deux hommes, dit le papa de Louis ; ils vont s'entendre sur les contes qu'ils nous feront.
    Deux hommes saisirent Finot, pendant que deux autres s'emparèrent de Passe-Partout, et, malgré leur résistance, ils leur garrottèrent les pieds et les mains, et emportèrent Passe-Partout dans une autre salle.
    La nuit était bien avancée ; on attendait avec impatience le brigadier de gendarmerie ; il arriva au petit jour, escorté de quatre gendarmes, car on leur avait dit qu'il s'agissait de l'arrestation de deux voleurs. Les papas de mes petits maîtres lui racontèrent tout ce qui était arrivé, et lui firent voir les papiers et les couteaux trouvés dans les poches des voleurs.
    —Ce genre de couteaux, dit le brigadier, indique des voleurs dangereux qui assassinent pour voler : ce qui, du reste, est facile à voir d'après leurs papiers, qui sont des indications de vols à faire dans les environs. Je ne serais pas surpris que ces deux hommes fussent les nommés Finot et Passe-Partout, des brigands très dangereux échappés des galères, et qu'on cherche dans plusieurs départements où ils ont commis des vols nombreux et audacieux. Je vais les interroger séparément ; vous pouvez assister à l'interrogatoire, si vous le désirez.
    En achevant ces mots, il entra dans la serre, où était resté Finot.

    Il regarda un instant et dit :
    —Bonjour Finot ! tu t'es donc laissé reprendre ?
    Finot tressaillit, rougit, mais ne répondit pas.
    —Eh bien ! Finot, dit le brigadier, nous avons perdu notre langue ? Elle était pourtant bien pendue au dernier procès.
    —A qui parlez-vous, monsieur ? répondit Finot, en regardant de tous côtés ; il n'y a que moi ici.
    Le brigadier :—Je le sais bien qu'il n'y a que toi ; c'est bien à toi que je parle.
    Finot :—Je ne sais pas, monsieur, pourquoi vous me tutoyez ; je ne vous connais pas.
    Le brigadier :—Mais moi, je te connais bien. Tu es Finot, échappé du bagne, condamné aux galères pour vol et blessures.
    Finot :—Vous vous trompez, monsieur ; je ne suis pas ce que vous prétendez si bien savoir.
    Le brigadier :—Et qui êtes-vous donc ? D'où venez-vous ? Où alliez-vous ?
    Finot :—Je suis un marchand de moutons ; j'allai à une foire, à Moulins, acheter des agneaux.
    Le brigadier :—En vérité ? Et votre camarade ? Est-il aussi un marchand de moutons et d'agneaux ?
    Finot :—Je n'en sais rien ; nous nous étions rencontrés peu d'instants avant d'avoir été attaqués et assommés par une bande de voleurs.
    Le brigadier :—Et ces papiers que vous aviez dans vos poches ?
    Finot :—Je ne sais seulement pas ce que c'est ; nous les avons trouvés pas loin d'ici, et nous n'avons pas eu le temps d'y regarder.
    Le brigadier :—Et les couteaux ?
    Finot :—Les couteaux étaient avec les papiers.

    Le brigadier :—Tiens ! c'est de la chance d'avoir trouvé et ramassé tout cela sans y voir ; la nuit était sombre.
    Finot :—Aussi est-ce le hasard. Mon camarade a marché dessus, cela lui a semblé drôle ; il s'est baissé, je l'ai aidé ; et, en tâtonnant, nous avons trouvé les papiers et les couteaux, nous avons partagé.
    Le brigadier :—C'est malheureux pour vous d'avoir partagé. Ça fait que chacun avait de quoi se faire fourrer en prison.
    Finot :—Vous n'avez pas le droit de nous mettre en prison ; nous sommes d'honnêtes gens...
    Le brigadier :—C'est ce que nous verrons, et ce ne sera pas long. Au revoir, Finot. Ne vous dérangez pas, ajouta-t-il, voyant que Finot cherchait à se lever de dessus son banc. Gendarmes, veillez bien sur monsieur, afin qu'il ne manque de rien. Et ne le quittez pas des yeux, c'est un Finot qui nous a échappé plus d'une fois.
    Le brigadier sortit, laissant Finot abattu et inquiet.
    «Pourvu que Passe-Partout dise comme moi, pensa-t-il. Ce serait bien de la chance qu'il dît de même.»
    En voyant entrer le brigadier, Passe-Partout se sentit perdu ; pourtant il parvint à cacher son inquiétude. Il regarda d'un air indifférent le brigadier, qui l'examinait attentivement.
    —Comment vous trouvez-vous ici, blessé et garrotté ? dit le brigadier.
    —Je n'en sais rien, répondit Passe-Partout.
    Le brigadier :—Vous savez toujours bien qui vous êtes ? où vous alliez ? par qui vous avez été blessé ?
    Passe-Partout :—Je sais bien qui je suis et où j'allais, mais je ne sais pas qui m'a brutalement attaqué.
    Le brigadier :—Alors, procédons par ordre.

    Qui êtes-vous ?
    Passe-Partout :—Est-ce que cela vous regarde ? vous n'avez pas le droit de demander aux gens qui passent qui ils sont.
    Le brigadier :—J'en ai si bien le droit, que je mets les poucettes à ceux qui ne me répondent pas, et que je les fais mener à la prison de la ville. Je recommence. Qui êtes-vous ?
    Passe-Partout :—Je suis un marchand de cidre.
    Le brigadier :—Votre nom, s'il vous plaît ?
    Passe-Partout :—Robert Partout.
    Le brigadier :—Où alliez-vous ?
    Passe-Partout :—Un peu partout, acheter du cidre là où on en vend.
    Le brigadier :—Vous n'étiez pas seul ? Vous aviez un camarade ?
    Passe-Partout :—Oui, c'est mon associé ; nous faisions des affaires ensemble.
    Le brigadier :—Vous aviez des papiers dans vos poches ? Savez-vous ce que c'était que ces papiers ?
    Passe-Partout regarda le brigadier.
    «Il a lu les papiers, se dit-il ; il veut me mettre dedans, mais je serai plus fin que lui.»
    Et il dit tout haut :
    —Si je le sais ? Je crois bien que je le sais ! Des papiers perdus par des brigands, sans doute, et que j'allais porter à la gendarmerie de la ville.
    Le brigadier :—Comment avez-vous eu ces papiers ?
    Passe-Partout :—Nous les avons trouvés sur la route mon camarade et moi ; nous les avons regardés, et nous étions pressés de nous en débarrasser ; c'est pourquoi nous marchions de nuit.
    Le brigadier :—Et les couteaux qu'on a trouvés sur vous ?

    Passe-Partout :—Les couteaux ; nous les avions achetés pour nous défendre ; on nous disait qu'il y avait des voleurs dans le pays.
    Le brigadier :—Et comment et par qui vous êtes-vous trouvés blessés, votre camarade et vous ?
    Passe-Partout :—Précisément par des voleurs qui nous ont attaqués sans que nous les ayons vus.
    Le brigadier :—Tiens ? Finot m'a pas dit comme vous.
    Passe-Partout :—Finot a eu si peur qu'il a perdu la mémoire ; il ne faut pas croire ce qu'il dit.
    Le brigadier :—Je ne l'ai pas cru non plus, pas davantage que je ne crois à ce que vous me dites vous-même, l'ami Passe-Partout, car je vous reconnais bien à présent ; vous vous êtes trahi.
    Passe-Partout s'aperçut de la bêtise qu'il avait faite en reconnaissant que son camarade s'appelait Finot. C'était un sobriquet qui lui avait été donné au bagne pour se moquer de son peu de finesse.
    Quant à Passe-Partout, son vrai nom était Partout ; et un jour qu'on se pressait pour passer au réfectoire, Finot s'écria : «Passe-Partout», le nom lui en resta.
    Il n'y avait plus moyen de nier ; il ne voulait pourtant pas avouer ; il prit le parti de hausser les épaules, en disant :
    —Est-ce que je connais Finot, moi ? C'était pas malin de deviner que vous parliez de mon camarade ; je croyais que vous l'appeliez Finot pour vous moquer.
    —C'est bon ! tournez cela comme vous voudrez, dit le brigadier, il n'en est pas moins vrai que vous voyagez pour acheter du cidre avec votre camarade ; que vous avez trouvé vos papiers sur la route ; que vous les portiez, après les avoir lus, à la ville, chez les gendarmes ; que vous avez acheté vos couteaux pour vous défendre contre des voleurs, que vous avez été attaqués et blessés par ces mêmes voleurs.

    N'est-ce pas ça ?
    Passe-Partout :—Oui, oui, c'est bien mon histoire.
    Le brigadier :—Dites donc votre conte, car votre camarade a dit tout le contraire.
    —Que vous a-t-il dit ? demanda Passe-Partout avec inquiétude.
    —Il est inutile que vous le sachiez pour le moment. Quand on vous aura ramenés au bagne, il vous le dira.
    Et le brigadier sortit, laissant Passe-Partout dans un état de rage et d'inquiétude facile à concevoir.
    —Pensez-vous, docteur, que ces hommes soient en état de marcher jusqu'à la ville ? demanda le brigadier à M. Tudoux.
    —Je pense qu'ils y arriveront en ne les poussant pas trop, répondit M. Tudoux avec lenteur. D'ailleurs, lors même qu'ils tomberaient en route, on pourrait toujours les ramasser et les étendre dans une voiture qu'on irait chercher. Mais la tête est endommagée par le coup de pied de l'âne ; ils pourront bien en mourir dans trois ou quatre jours.
    Le brigadier était embarrassé ; quoique les prisonniers ne lui fissent éprouver aucune pitié, il était bon et il ne voulait pas les faire souffrir sans nécessité. M. de Ponchat, le papa de Pierre et de Henri, voyant son embarras, lui proposa de faire atteler une carriole. Le brigadier remercia et accepta. Quand la carriole fut amenée devant la porte, on y fit entrer Finot et Passe-Partout, chacun d'eux se trouvant entre deux gendarmes. De plus, on avait eu la précaution de leur attacher les pieds afin qu'ils ne pussent sauter de la carriole et s'enfuir. Le brigadier, à cheval, marchait à côté de la carriole, et ne perdait pas de vue ses prisonniers.

    Ils ne tardèrent pas à disparaître, et je restai seul devant la maison, mangeant de l'herbe, en attendant avec impatience la promenade de mes petits maîtres, et surtout de mon petit Jacques que je désirais revoir ; le service que je venais de rendre devait m'avoir fait pardonner ma méchanceté passée.

     

    La Cabanerie


    Quand le jour fut venu tout à fait, que tout le monde fut levé, habillé, eut déjeuné, un groupe se précipita sur le perron. C'étaient les enfants. Tous coururent à moi et me caressèrent à l'envi. Mais, entre toutes les caresses, celles de mon petit Jacques furent les plus affectueuses.
    —Mon bon Cadichon, disait-il, te voilà revenu ! J'étais si triste que tu fusses parti ! Mon cher Cadichon, tu vois que nous t'aimions toujours.
    Camille :—Il est vrai qu'il est redevenu très bon.
    Madeleine :—Et qu'il n'a plus cet air insolent qu'il avait pris depuis quelque temps.
    Elisabeth :—Et qu'il ne mord plus son camarade ni les chiens de garde.
    Louis :—Et qu'il se laisse seller et brider très sagement.
    Henriette :—Et qu'il ne mange plus les bouquets que je tiens dans la main.
    Jeanne :—Et qu'il ne rue plus quand on le monte.
    Pierre :—Et qu'il ne court plus après mon poney pour lui mordre la queue.
    Jacques :—Et qu'il a sauvé tous les légumes et les fruits du potager en faisant attraper les deux voleurs.
    Henri :—Et qu'il leur a cassé la tête avec ses pieds.
    Elisabeth :—Mais comment a-t-il pu faire prendre les voleurs ?
    Pierre :—On ne sait pas du tout comment il a pu faire ; mais on a été averti par ses braiments.

    Papa, mes oncles et quelques domestiques sont sortis et ont vu Cadichon allant et venant, galopant avec inquiétude de la maison au jardin ; ils l'ont suivi avec des lanternes, et il les a menés au bout du mur extérieur du potager ; ils ont trouvé là deux hommes évanouis et ils ont vu que c'étaient des voleurs.
    Jacques :—Comment ont-ils pu voir que c'étaient des voleurs ? Est-ce que les voleurs ont des figures et des habits extraordinaires qui ne ressemblent pas aux nôtres ?
    Elisabeth :—Ah ! je crois bien que ce n'est pas comme nous ! J'ai vu toute une bande de voleurs ; ils avaient des chapeaux pointus, des manteaux marrons, et des visages méchants avec d'énormes moustaches.
    —Où les as-tu vus ? Quand cela ? demandèrent tous les enfants à la fois.
    Elisabeth :—Je les ai vus, l'hiver dernier, au théâtre de Franconi.
    Henri :—Ah ! ah ! ah ! quelle bêtise ! je croyais que c'étaient de vrais voleurs que tu avais rencontrés dans un de tes voyages et je m'étonnais que mon oncle et ma tante n'en eussent pas parlé.
    Elisabeth, piquée :—Certainement, monsieur, ce sont de vrais voleurs, et les gendarmes se sont battus contre eux et les ont tués ou faits prisonniers. Et ce n'est pas drôle du tout ; j'avais très peur, et il y a eu des pauvres gendarmes blessés.
    Pierre :—Ah ! ah ! ah ! que tu es sotte ! ce que tu as vu, c'est ce qu'on appelle une comédie, qui est jouée par des hommes qu'on paye et qui recommencent tous les soirs.
    Elisabeth :—Comment veux-tu qu'ils recommencent, puisqu'ils sont tués ?
    Pierre :—Mais tu ne vois donc pas qu'ils font semblant d'être tués ou blessés, et qu'ils se portent aussi bien qui toi et moi.

    Elisabeth :—Alors comment papa et mes oncles ont-ils reconnu que ces hommes étaient des voleurs ?
    Pierre :—Parce qu'on a trouvé dans leurs poches des couteaux à tuer des hommes, et...
    Jacques, interrompant :—Comment est-ce fait des couteaux à tuer des hommes ?
    Pierre :—Mais ... mais ... comme tous les couteaux.
    Jacques :—Alors, comment sais-tu que c'est pour tuer des hommes ? c'est peut-être pour couper leur pain.
    Pierre :—Tu m'ennuies, Jacques ; tu veux toujours tout comprendre, et tu m'as interrompu quand j'allais dire qu'on a trouvé des papiers sur lesquels ils avaient écrit qu'ils voleraient nos légumes, et qu'ils tueraient le curé et beaucoup d'autres personnes.
    Jacques :—Et pourquoi ne voulaient-ils pas nous tuer, nous autres ?
    Elisabeth :—Parce qu'ils savaient que papa et mes oncles sont très courageux, qu'ils ont des pistolets ou des fusils, et que nous les aurions tous aidés.
    Henri :—Tu serais d'un fameux secours, en vérité, si on venait nous attaquer.
    Elisabeth :—Je serais tout aussi courageuse que vous, monsieur, et je saurais bien tirer les voleurs par les jambes pour les empêcher de tuer papa.
    Camille :—Voyons, voyons, ne vous disputez pas, et laissez Pierre nous raconter ce qu'il a entendu dire.
    Elisabeth :—Nous n'avons pas besoin de Pierre pour savoir ce que nous savons déjà.
    Pierre :—Alors, pourquoi me demandez-vous comment papa a reconnu les voleurs ?

    —Monsieur Pierre, monsieur Henri, M. Auguste vous cherche, dit le jardinier, qui venait apporter la provision de légumes pour la cuisine.
    —Où est-il ? demandèrent Pierre et Henri.
    —Dans le jardin, messieurs, répondit le jardinier ; il n'a pas osé approcher du château, de peur de se rencontrer avec Cadichon.
    Je soupirais et je pensais que le pauvre Auguste avait raison de me craindre depuis le triste jour où j'avais manqué de le noyer dans un fossé de boue, après l'avoir fait égratigner dans les ronces et les épines, et l'avoir fait rudement tomber en mordant son poney.
    «Je lui dois une réparation, me dis-je ; comment faire pour lui rendre un service et lui montrer qu'il n'a plus de motifs pour me craindre ?»


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  • XXIII - La conversion

     

    Depuis le jour où j'avais déchiré le visage d'Auguste en galopant dans les épines, et où je l'avais jeté dans la boue, le changement dans les manières de mes petits maîtres, de leurs parents, des gens de la maison était visible. Les animaux même ne me traitaient pas comme auparavant. Ils semblaient m'éviter ; quand j'arrivais, ils s'éloignaient ; ils se taisaient en ma présence ; car j'ai déjà dit, à propos de mon ami Médor, que nous autres animaux nous nous comprenons sans parler comme les hommes ; que les mouvements des yeux, des oreilles, de la queue remplacent chez nous les paroles. Je ne savais que trop ce qui avait causé ce changement, et je m'en irritais plus encore que je ne m'en affligeais, lorsqu'un jour, étant seul comme d'habitude, et couché au pied d'un sapin, je vis approcher Henri et Elisabeth ; ils s'assirent et ils continuèrent à causer.
    —Je crois, Henri, que tu as raison, dit Elisabeth, et je partage tes sentiments ; moi aussi, je n'aime presque plus Cadichon depuis qu'il a été si méchant pour Auguste.
    Henri :—Et ce n'est pas seulement Auguste ; te souviens-tu de la foire de Laigle, quand il a été si mauvais pour le maître de l'âne savant ?
    Elisabeth :—Ah ! ah ! ah ! Oui, je me le rappelle très bien. Il était drôle ! Tout le monde riait, mais tout de même nous avons tous trouvé qu'il avait montré beaucoup d'esprit, mais pas de coeur.
    Henri :—C'est vrai ! il a humilié ce pauvre âne et son maître le faiseur de tours ; on m'a dit que le malheureux avait été obligé de partir sans avoir rien gagné, parce que tout le monde se moquait de lui. En s'en allant, sa femme et ses enfants pleuraient : ils n'avaient pas de quoi manger.
    Elisabeth :—Et c'était la faute de Cadichon.
    Henri :—Certainement ! Sans lui, le pauvre homme aurait gagné de quoi vivre pendant quelques semaines.

    Elisabeth :—Et puis te rappelles-tu ce qu'on nous a raconté des méchancetés qu'il a faites chez son ancien maître ? Il mangeait les légumes, il cassait les oeufs, il salissait le linge... Décidément, je fais comme toi, je ne l'aime plus.
    Elisabeth et Henri se levèrent et continuèrent leur promenade. Je restai triste et humilié. D'abord je voulus me fâcher et chercher une petite vengeance à exercer ; mais je pensai qu'ils avaient raison. Je m'étais toujours vengé ; à quoi m'avaient servi mes vengeances ? à me rendre malheureux.
    D'abord j'avais cassé les dents, les bras et l'estomac à une de mes maîtresses. Si je n'avais pas eu le bonheur de m'échapper, j'aurais été battu à me faire presque mourir.
    J'avais fait mille méchancetés à mon autre maître, qui avait été bon pour moi tant que je n'avais pas été paresseux et méchant, depuis il m'avait très maltraité, et j'avais été très malheureux.
    Quand Auguste avait tué mon ami Médor, je n'avais pas réfléchi qu'il l'avait fait par maladresse et non par méchanceté. S'il était bête, ce n'était pas de sa faute ; j'avais persécuté ce malheureux Auguste, et j'avais fini par le rendre très malade en le jetant dans la mare de boue.
    Et puis, que de petites méchancetés j'avais faites que je n'ai pas racontées !
    J'avais donc fini par ne plus être aimé de personne. J'étais seul ; personne ne venait près de moi me consoler, me caresser ; les animaux même me fuyaient.
    «Que faire ? me demandai-je tristement. Si je pouvais parler, j'irais leur dire à tous que je me repens, que je demande pardon à tous ceux auxquels j'ai fait du mal, que je serai bon et doux à l'avenir ; mais ... je ne peux pas me faire comprendre ... je ne parle pas.»

    Je me jetai sur l'herbe et je pleurai, non pas comme les hommes qui versent des larmes, mais dans le fond de mon coeur ; je pleurai, je gémis sur mon malheur, et, pour la première fois, je me repentis sincèrement.
    «Ah ! si j'avais été bon ! si, au lieu de vouloir montrer mon esprit, j'avais montré de la bonté, de la douceur, de la patience ! si j'avais été pour tous ce que j'avais été pour Pauline ! comme on m'aimerait ! comme je serais heureux !»
    Je réfléchis longtemps, bien longtemps ; je formai tantôt de bons projets, tantôt de méchants.
    Enfin, je me décidai à devenir bon, de manière à regagner l'amitié de tous mes maîtres et de mes camarades. Je fis immédiatement l'essai de mes bonnes résolutions.

     

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    J'avais depuis quelque temps un camarade que je traitais fort mal. C'était un âne qu'on avait acheté pour faire monter ceux de mes plus jeunes maîtres qui avaient peur de moi, depuis que j'avais manqué noyer Auguste ; les grands seuls ne me craignaient pas ; et même, lorsqu'on faisait une partie d'ânes, le petit Jacques était le seul qui me demandât toujours, au lieu que jadis on se disputait pour m'avoir.
    Je méprisais ce camarade ; je passais toujours devant lui, je ruais et je le mordais s'il cherchait à me dépasser ; le pauvre animal avait fini par me céder toujours la première place, et se soumettre à toutes mes volontés. Le soir, quand l'heure fut venue de rentrer à l'écurie, je me trouvai près de la porte presque en même temps que mon camarade ; il se rangea avec empressement pour me laisser entrer le premier ; mais, comme il était arrivé quelques pas en avant de moi, je m'arrêtai à mon tour et je lui fis signe de passer.

    Le pauvre âne m'obéit en tremblant, inquiet de ma politesse, et craignant que je ne le fisse marcher le premier pour lui jouer quelque tour, par exemple pour lui donner un coup de dent ou un coup de pied. Il fut très étonné de se trouver sain et sauf dans sa stalle, et de me voir placer paisiblement dans la mienne.
    Voyant son étonnement je lui dis :
    —Mon frère, j'ai été méchant pour vous, je ne le serai plus ; j'ai été fier, je ne le serai jamais, je vous ai méprisé, humilié, maltraité, je ne recommencerai pas. Pardonnez-moi, frère, et à l'avenir voyez en moi un camarade, un ami.
    —Merci, frère, me répondit le pauvre âne tout joyeux ; j'étais malheureux, je serai heureux ; j'étais triste, je serai gai ; je me trouvais seul, je me sentirai aimé et protégé. Merci encore une fois, frère ; aimez-moi, car je vous aime déjà.
    —A mon tour, frère, à vous dire merci, car j'ai été méchant, et vous me pardonnez ; je reviens à de meilleurs sentiments, et vous me recevez ; je veux vous aimer et vous me donnez votre amitié. Oui, à mon tour, merci, frère.
    Et, tout en mangeant notre souper, nous continuâmes à causer. C'était la première fois, car jamais je n'avais daigné lui parler. Je le trouvai bien meilleur, bien plus sage que je ne l'étais moi-même, et je lui demandai de me soutenir dans ma nouvelle voie ; il me le promit avec autant d'affection que de modestie.
    Les chevaux, témoins de notre conversation et de ma douceur inaccoutumée, se regardaient et me regardaient avec surprise. Quoiqu'ils parlassent bas, je les entendais dire :
    —C'est une farce de Cadichon, dit le premier cheval ; il veut jouer quelque tour à son camarade.
    —Pauvre âne, j'ai pitié de lui, dit le second cheval.

    Si nous lui disions de se méfier de son ennemi ?
    —Pas tout de suite, répondit le premier cheval. Silence ! Cadichon est méchant. S'il nous entend, il se vengera.
    Je fus blessé de la mauvaise opinion qu'avaient de moi ces deux chevaux, le troisième n'avait pas parlé ; il avait passé sa tête sur la stalle, et il m'observait attentivement. Je le regardai tristement et humblement. Il parut surpris, mais il ne bougea pas, et resta silencieux, m'observant toujours.
    Fatigué de ma journée, abattu par la tristesse et le regret de ma vie passée, je me couchai sur la paille, et je remarquai que mon lit était moins bon, moins épais que celui de mon camarade. Au lieu de m'en fâcher, comme j'aurais fait jadis, je me dis que c'était juste et bien.
    «J'ai été méchant, me dis-je, on m'en punit ; je me suis fait détester, on me le fait sentir. Je dois encore me trouver heureux de n'avoir pas été envoyé au moulin, où j'aurais été battu, éreinté, mal couché.»
    Je gémis pendant quelque temps et je m'endormis. A mon réveil, je vis entrer le cocher, qui me fit lever d'un coup de pied, détacha mon licou et me laissa en liberté ; je restai à la porte, et je vis avec surprise étriller, brosser soigneusement mon camarade, lui passer ma belle bride pomponnée, attacher sur son dos ma selle anglaise, et le diriger devant le perron. Inquiet, tremblant d'émotion, je le suivis ; quels ne furent pas mon chagrin, ma désolation quand je vis Jacques, mon petit maître bien-aimé, approcher de mon camarade, et le monter après quelque hésitation ! Je restai immobile, anéanti. Le bon petit Jacques s'aperçut de ma peine, car il s'approcha de moi, me caressa la tête, et me dit tristement :
    —Pauvre Cadichon ! tu vois ce que tu as fait ! Je ne peux plus te monter ; papa et maman ont peur que tu ne me jettes par terre.

    Adieu, pauvre Cadichon ; sois tranquille, je t'aime toujours.
    Et il partit lentement, suivi du cocher, qui lui criait :
    —Prenez donc garde, monsieur Jacques, ne restez pas auprès de Cadichon : il vous mordra, il mordra le bourri ; il est méchant, vous savez bien.
    —Il n'a jamais été méchant avec moi, et il ne le sera jamais, répondit Jacques.
    Le cocher frappa l'âne, qui prit le trot, et je les perdis bientôt de vue. Je restai à la même place, abîmé dans mon chagrin. Ce qui en redoublait la violence, c'était l'impossibilité de faire connaître mon repentir et mes bonnes résolutions. Ne pouvant plus supporter le poids affreux qui oppressait mon coeur, je partis en courant sans savoir où j'allais. Je courus longtemps, brisant des haies, sautant des fossés, franchissant des barrières, traversant des rivières ; je ne m'arrêtai qu'en face d'un mur que je ne pus ni briser ni franchir.

     

    La Cabanerie


    Je regardai autour de moi. Où étais-je ? Je croyais reconnaître le pays, mais sans toutefois pouvoir me dire où je me trouvais. Je longeai le mur au pas, car j'étais en nage ; j'avais couru pendant plusieurs heures, à en juger par la marche du soleil. Le mur finissait à quelques pas ; je le tournai, et je reculai avec surprise et terreur. Je me trouvais à deux pas de la tombe de Pauline.
    Ma douleur n'en devint que plus amère.
    «Pauline ! ma chère petite maîtresse ! m'écriai-je, vous m'aimiez parce que j'étais bon ; je vous aimais parce que vous étiez bonne et malheureuse. Après vous avoir perdue, j'avais trouvé d'autres maîtres qui étaient bons comme vous, qui m'ont traité avec amitié.

    J'étais heureux. Mais tout est changé : mon mauvais caractère, le désir de faire briller mon esprit, de satisfaire mes vengeances, ont détruit tout mon bonheur : personne ne m'aime à présent ; si je meurs, personne ne me regrettera.»
    Je pleurai amèrement au dedans de moi-même et je me reprochai pour la centième fois mes défauts. Une pensée consolante vint tout à coup me rendre du courage. «Si je deviens bon, me dis-je, si je fais autant de bien que j'ai fait de mal, mes jeunes maîtres m'aimeront peut-être de nouveau ; mon cher petit Jacques surtout, qui m'aime encore un peu, me rendra toute son amitié... Mais comment faire pour leur montrer que je suis changé et repentant ?»
    Pendant que je réfléchissais à mon avenir, j'entendis des pas lourds approcher du mur, et une voix d'homme parler avec humeur.
    —A quoi bon pleurer, nigaud ? Les larmes ne te donneront pas du pain, n'est-il pas vrai ? Puisque je n'ai rien à vous donner, que voulez-vous que j'y' fasse ? Crois-tu que j'aie l'estomac bien rempli, moi qui n'ai avalé depuis hier matin que de l'air et de la poussière ?
    —Je suis bien fatigué, père.
    —Eh bien ! reposons-nous un quart d'heure à l'ombre de ce mur, je veux bien.
    Ils tournèrent le mur et vinrent s'asseoir près de la tombe où j'étais. Je reconnus avec surprise le pauvre maître de Mirliflore, sa femme et son fils. Tous étaient maigres et semblaient exténués. Le père me regarda ; il parut surpris et dit, après quelque hésitation :
    —Si je vois clair, c'est bien l'âne, le gredin d'âne qui m'a fait perdre à la foire de Laigle plus de cinquante francs...

    Coquin ! continua-t-il en s'adressant à moi, tu as été cause que mon Mirliflore à été mis en pièces par la foule, tu m'as empêché de gagner une somme d'argent qui m'aurait fait vivre pendant plus d'un mois ; tu me le payeras, va !
    Il se leva, s'approcha de moi ; je ne cherchai pas à m'éloigner, sentant bien que j'avais mérité la colère de cet homme. Il parut étonné.
    —Ce n'est donc pas lui, dit-il, car il ne bouge pas plus qu'une bûche... Le bel âne, ajouta-t-il en me tâtant les membres. Si je pouvais l'avoir seulement un mois, tu ne manquerais pas de pain, mon garçon, ni ta mère non plus, et j'aurais l'estomac moins creux.
    Mon parti fut pris à l'instant ; je résolus de suivre cet homme pendant quelques jours, de tout souffrir pour réparer le mal que je lui avais fait, et de l'aider à gagner quelque argent pour lui et sa famille.
    Quand ils se remirent en marche, je les suivis ; ils ne s'en aperçurent pas d'abord ; mais le père, s'étant retourné plusieurs fois, et me voyant toujours sur leurs talons, voulut me faire partir. Je refusai et je revins constamment reprendre ma place près ou derrière eux.
    —Est-ce drôle, dit l'homme, cet âne qui s'obstine à nous suivre ! Ma foi, puisque cela lui plaît, il faut le laisser faire.
    En arrivant au village, il se présenta à un aubergiste, et lui demanda à dîner et à coucher, tout en disant fort honnêtement qu'il n'avait pas un sou dans la poche.
    —J'ai assez des mendiants du pays, sans y ajouter ceux qui n'en sont pas, mon bonhomme, répondit l'aubergiste ; allez chercher un gîte ailleurs.
    Je m'élançai de suite près de l'aubergiste, que je saluai à plusieurs reprises de façon à le faire rire.
    —Vous avez là un animal qui ne paraît pas bête, dit l'aubergiste en riant.

    Si vous voulez nous régaler de ses tours, je veux bien vous donner à manger et à coucher.
    —Ce n'est pas de refus, répondit l'homme ; nous vous donnerons une représentation, mais quand nous aurons quelque chose dans l'estomac ; à jeun, on n'a pas la voix propre au commandement.
    —Entrez, entrez, on va vous servir de suite, reprit l'aubergiste ; Madelon, ma vieille, donne à dîner à trois, sans compter le bourri.
    Madelon leur servit une bonne soupe, qu'ils avalèrent en un clin d'oeil, puis un bon bouilli aux choux, qui disparut également, enfin une salade et du fromage, qu'ils savourèrent avec moins d'avidité, leur faim se trouvant apaisée.
    On me donna une botte de foin, j'en mangeai à peine ; j'avais le coeur gros, et je n'avais pas faim.
    L'aubergiste alla convoquer tout le village pour me voir saluer ; la cour se remplit de monde, et j'entrai dans le cercle, où m'amena mon nouveau maître, qui se trouvait fort embarrassé, ne sachant pas ce que je savais faire, et si j'avais reçu une éducation d'âne savant. A tout hasard, il me dit :
    —Saluez la société.
    Je saluai à droite, à gauche, en avant, en arrière, et tout le monde d'applaudir.
    —Que vas-tu lui faire faire ? dit tout bas sa femme ; il ne saura pas ce que tu lui veux.
    —Peut-être l'aura-t-il appris. Les ânes savants sont intelligents ; je vais toujours essayer.
    —Allons, Mirliflore (ce nom me fit soupirer), va embrasser la plus jolie dame de la société.
    Je regardai à droite, à gauche ; j'aperçus la fille de l'aubergiste, jolie brune de quinze à seize ans qui se tenait derrière tout le monde.

    J'allai à elle, j'écartai avec ma tête ceux qui gênaient le passage, et je posai mon nez sur le front de la petite, qui se mit à rire et qui parut contente.
    —Dites donc, père Hutfer, vous lui avez fait la leçon, pas vrai ? dirent quelques personnes en riant.
    —Non, d'honneur, répondit Hutfer ; je ne m'y attendais seulement pas.
    —A présent, Mirliflore, dit l'homme, va chercher quelque chose, n'importe quoi, ce que tu pourras trouver, et donne-le à l'homme le plus pauvre de la société.
    Je me dirigeai vers la salle où l'on venait de dîner, je saisis un pain, et, le rapportant en triomphe, je le remis entre les mains de mon nouveau maître. Rire général, tout le monde applaudit, un ami s'écria : «Ceci ne vient pas de vous, père Hutfer ; cet âne a réellement du savoir ; il a bien profité des leçons de son maître.»
    —Allez-vous lui laisser son pain tout de même ? dit quelqu'un dans la foule.
    —Pour ça, non, dit Hutfer ; rendez-moi cela, l'homme à l'âne ; ce n'est pas dans nos conventions.
    —C'est vrai, répondit l'homme ; et pourtant mon âne a dit vrai en faisant de moi l'homme le plus pauvre de la société, car nous n'avions pas mangé depuis hier matin, ma femme, mon fils et moi, faute de deux sous pour acheter un morceau de pain.
    —Laissez-leur ce pain, mon père, dit Henriette Hutfer ; nous n'en manquons pas dans la huche, et le bon Dieu nous fera regagner celui-ci.
    —Tu es toujours comme ça, toi, Henriette, dit Hutfer. Si on t'écoutait, on donnerait tout ce qu'on a.
    —Nous n'en sommes pas plus pauvres, mon père : le bon Dieu a toujours béni nos récoltes et notre maison.

    —Allons,... puisque tu le veux,... qu'il garde son pain, je le veux bien.
    A ces mots, j'allai à lui et le saluai profondément, puis j'allai prendre dans mes dents une petite terrine vide, et je la présentai à chacun pour qu'il y mît son aumône. Quand j'eus fini ma tournée, la terrine était pleine ; j'allai la vider dans les mains de mon maître, je la reportai où je l'avais prise, je saluai et je me retirai gravement aux applaudissements de la société. J'avais le coeur content ; je me sentais consolé et affermi dans mes bonnes résolutions. Mon nouveau maître paraissait enchanté ; il allait se retirer, lorsque tout le monde l'entoura et le pria de donner une seconde représentation le lendemain ; il le promit avec empressement, et alla se reposer dans la salle avec sa femme et son fils.
    Quand ils se trouvèrent seuls, la femme regarda de tous côtés, et, ne voyant que moi, la tête posée sur l'appui de la fenêtre, elle dit à son mari à voix basse :
    —Dis donc, mon homme, c'est tout de même fort drôle ; est-ce singulier, cet âne qui nous arrive sortant d'un cimetière, qui nous prend en gré, et qui nous fait gagner de l'argent ! Combien en as-tu dans tes mains ?
    —Je n'ai pas encore compté, répondit l'homme. Aide-moi ; tiens voici une poignée ; à moi l'autre.
    —J'ai huit francs quatre sous, dit la femme après avoir compté.
    L'homme : Et moi, j'en ai sept cinquante. Cela fait... Combien cela fait-il, ma femme ?
    La femme :—Combien cela fait ? Huit et quatre font treize, puis sept, font vingt-quatre, puis, cinquante, ça fait,... ça fait ... quelque chose comme soixante.

    L'homme :—Que tu es bête, va ! J'aurais soixante francs dans les mains ? Pas possible ! Voyons, mon garçon, toi qui as étudié, tu dois savoir ça.
    Le garçon :—Vous dites, papa ?
    L'homme :—Je dis huit francs quatre sous d'une part, et sept francs cinquante de l'autre.
    Le garçon, d'un air décidé :—Huit et quatre font douze, retiens un, plus sept, font vingt, retiens deux ; plus cinquante, font, ... font ... cinquante,... cinquante-deux, retiens cinq.
    L'homme :—Imbécile ! comment cela ferait-il cinquante, puisque j'ai huit dans une main et sept dans l'autre.
    Le garçon :—Et puis cinquante, papa ?
    L'homme, le contrefaisant :—Et puis cinquante, papa ? Tu ne vois pas, grand nigaud, que c'est cinquante centimes que je dis, et les centimes ne sont pas des francs.
    Le garçon :—Non, papa, mais ça fait toujours cinquante.
    L'homme :—Cinquante quoi ? Est-il bête ! est-il bête ! Si je te donnais cinquante taloches, ça te ferait-y cinquante francs ?
    Le garçon :—Non, papa, mais ça ferait toujours cinquante.
    L'homme :—En voilà une à compte, grand animal !
    Et il lui donna un soufflet qui retendit dans toute la maison. Le garçon se mit à pleurer ; j'étais en colère. Si ce pauvre garçon était bête, ce n'était pas sa faute.
    «Cet homme ne mérite pas ma pitié, me dis-je ; il a, grâce à moi, de quoi vivre pendant huit jours ; je veux bien encore lui faire gagner sa représentation de demain, après quoi je retournerai chez mes maîtres ; peut-être m'y recevra-t-on avec amitié.»

     

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    Je me retirai de la fenêtre, et j'allai manger des chardons qui poussaient au bord d'un fossé ; j'entrai ensuite dans l'écurie de l'auberge, où je trouvai déjà plusieurs chevaux occupant les meilleures places ; je me rangeai dans un coin dont personne n'avait voulu : j'y pus réfléchir à mon aise, car personne ne me connaissait, et personne ne s'occupait de moi. A la fin de la journée, Henriette Hutfer entra à l'écurie, regarda si chacun avait ce qu'il fallait, et, m'apercevant dans mon coin humide et obscur, sans litière, sans foin, ni avoine, elle appela un des garçons d'écurie.
    —Ferdinand, dit-elle, donnez de la paille à ce pauvre âne pour qu'il ne couche pas sur la terre humide, mettez devant lui un picotin d'avoine et une botte de foin, et voyez s'il ne veut pas boire.
    Ferdinand :—Mam'zelle Henriette, vous ruinerez votre papa, vous êtes trop soigneuse pour le monde. Que vous importe que cette bête couche sur la dure ou sur une bonne litière ? c'est de la paille gâchée, ça !
    Henriette :—Vous ne trouvez pas que je suis trop bonne quand c'est vous que je soigne, Ferdinand ; je veux que tout le monde soit bien traité ici, les bêtes comme les hommes.
    Ferdinand, d'un air malin :—Sans compter qu'il y a pas mal d'hommes qu'on prendrait volontiers pour des bêtes, quoiqu'ils marchent sur deux pieds.
    Henriette, souriant :—Voilà pourquoi on dit : Bête à manger du foin.
    Ferdinand :—Ce ne sera toujours pas à vous, mam'zelle, que je servirai une botte de foin. Vous avez de l'esprit,... de l'esprit ... et de la malice comme un singe !
    Henriette, riant :—Merci du compliment, Ferdinand ! Qu'êtes-vous donc, si je suis un singe ?

    Ferdinand :—Ah ! mam'zelle, je n'ai point dit que vous étiez un singe : et si je me suis mal exprimé pour cela, mettez que je suis un âne, un cornichon, une oie.
    Henriette :—Non, non, pas tant que cela, Ferdinand, mais seulement un babillard qui parle quand il devrait travailler. Faites la litière de l'âne, ajouta-t-elle d'un ton sérieux, et donnez-lui à boire et à manger.
    Elle sortit ; Ferdinand fit en grommelant ce que lui avait ordonné sa jeune maîtresse. En faisant ma litière, il me donna quelques coups de fourche, me jeta avec humeur une botte de foin, une poignée d'avoine, et posa près de moi un seau d'eau. Je n'étais pas attaché ; j'aurais pu m'en aller, mais j'aimai mieux souffrir encore un peu, et donner le lendemain, pour achever ma bonne oeuvre, ma seconde et dernière représentation.
    En effet, quand la journée du lendemain fut avancée, on vint me prendre ; mon maître m'amena sur une grande place qui était pleine de monde ; on m'avait tambouriné le matin, c'est-à-dire que le tambour du village s'était promené partout de grand matin en criant : «Ce soir, grande représentation de l'âne savant dit Mirliflore ; on se réunira à huit heures sur la place en face la mairie et l'école.»
    Je recommençai les tours de la veille et j'y ajoutai des danses exécutées avec grâce ; je valsai, je polkai, et je jouai à Ferdinand le tour innocent de l'engager à valser en brayant devant lui, et en lui présentant le pied de devant comme on criait : «Oui, oui, une valse avec l'âne !» il s'élança dans le cercle en riant, et il se mit à faire mille sauts et gambades, que j'imitai de mon mieux.
    Enfin, me sentant fatigué, je laissai Ferdinand gambadant tout seul, j'allai comme la veille chercher une terrine ; n'en trouvant pas, je pris dans mes dents un panier sans couvercle, et je fis le tour, comme la veille, présentant mon panier à chacun.

    Il fut bientôt si plein, que je dus le vider dans la blouse de celui qu'on croyait mon maître ; je continuai la quête ; quand tout le monde m'eut donné, je saluai la société et j'attendis que mon maître eût compté l'argent que je lui avais fait gagner ce soir-là, et qui se montait à plus de trente-quatre francs. Trouvant que j'avais assez fait pour lui, que mon ancienne faute était réparée, et que je pouvais retourner chez moi, je saluai mon maître, et, fendant la foule, je partis au trot.
    —Tiens ! v'là votre bourri qui s'en va, dit Hutfer, l'aubergiste.
    —C'est qu'il file joliment, dit Ferdinand.
    Mon prétendu maître se retourna, me regarda d'un air inquiet, m'appela : «Mirliflore, Mirliflore !» et, me voyant continuer mon trot, je l'entendis s'écrier d'un ton piteux :
    —Arrêtez-le, arrêtez-le, de grâce ! c'est mon pain, ma vie qu'il m'emporte ; courez, attrapez-le ; je vous promets encore une représentation si vous me le ramenez.
    —D'où l'avez-vous donc, cet âne ? dit un des hommes nommé Clouet ; et depuis quand l'avez-vous ?
    —Je l'ai ... depuis qu'il est à moi, répondit mon faux maître avec un peu d'embarras.
    —J'entends bien, reprit Clouet ; mais depuis quand est-il à vous ?
    L'homme ne répondit pas.
    —C'est qu'il me semble bien le reconnaître, dit Clouet ; il ressemble à Cadichon, l'âne du château de la Herpinière ; je serais bien trompé si ce n'est pas là Cadichon.
    Je m'étais arrêté ; j'entendis des murmures ; je voyais l'embarras de mon maître, lorsque, au moment où l'on s'y attendait le moins, il s'élança au travers de la foule et courut du côté opposé à celui que j'avais pris, suivi de sa femme et de son garçon.

    Quelques-uns voulurent courir après lui, d'autres dirent que c'était bien inutile puisque je m'étais sauvé, et que l'homme n'emportait que l'argent qui était à lui, et que je lui avais fait gagner honnêtement.
    —Et quant à Cadichon, ajouta-t-on, il ne sera pas embarrassé pour retrouver son chemin, et il ne se laissera prendre que s'il le veut bien.
    La foule se dispersa, et chacun rentra chez soi ; je repris ma course, espérant arriver chez mes vrais maîtres avant la nuit ; mais il y avait beaucoup de chemin à faire, j'étais fatigué, et je fus obligé de me reposer à une lieue du château. La nuit était venue, les écuries devaient être fermées ; je me décidai à coucher dans un petit bois de sapins qui bordait un ruisseau.
    J'étais à peine établi sur mon lit de mousse, que j'entendis marcher avec précaution et parler bas. Je regardai, mais je ne vis rien ; la nuit était trop noire. J'écoutai de toutes mes oreilles, et j'entendis la conversation suivante :


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